Dors, doux ami.
Tu portes un grand manteau de drap noir à boutons de cuivre, des brodequins cloutés et un chapeau noir. Là-dessous tu es glabre et musclé. Tu marches. À cette heure couleur poisson, ton chemin est un pont jeté d’un horizon à l’autre. Tu marches. Tu aimes marcher avec d’aussi grosses chaussures et que sous le bord de ton chapeau se réverbèrent les couinements rauques du ballast.
Cent fois tu as tordu le cou à ta fatigue et l’euphorie, qui, comme les chemins, a de la suite dans tes idées, t’a chargé de son éclat. Cent fois la lumière aubergine, le cerne très furtif de l’errance, a posé sur le paysage un dôme monolithe. Pour cette cent unième incursion tu ne doutes pas que ce chemin reste encore celui de ta tanière.
Cette petite maison nargue un roc, un coteau, un étang, la mer ou une route, de ses ouvertures béantes. De volumineux rideaux s’y contorsionnent dans les courants d’air, tâchant d’exprimer, comme des langues dont ils ont la couleur, quelque vocable extraordinaire. Ainsi fait l’agonisant, dans sa chambre blanche, sur le plateau enneigé, qui tente une dernière fois de déchirer le bâillon de sa souffrance. Sa langue, rouge de soleil, éclate avec le bruit d’un chignon de neige qui se dénoue contre l’aurore dans un platane où se posent les corneilles.
La tuile est peut-être d’or. La pierre du seuil, accroupie sous les rinceaux d’un minuscule fronton que vaporise le rutilement d’une vigne vierge, est polie par les semelles comme par une eau courante. Dans la cheminée respectable, le feu tient la balance égale entre la blondeur charnelle de ses flammes et la chevelure grisonnante des fumées poussées vers les lumières fossiles de l’espace. En dehors d’insignifiantes bouffées de rage, ce feu-là ne livre de lui que la mesure souveraine de son souffle. Toutes ses émotions sont contenues dans son mutisme, comme la connaissance de l’univers dans l’immobilité aérienne de l’aigle. Toutes ses émotions sont contenues et il contient aussi les tiennes.
S’il peut y avoir une cave, il n’y a pas de buffet ni aucun autre mobilier que les murs immobiles. La maison ne contient que son feu lucide et ses ouvertures bégayantes, hautes comme de grands hommes, de grands hommes de vide, tracés à rustres contours. Mais dire qu’elle contient le vide serait excessif.
Quelqu’un habite ici avec qui tu as rendez-vous. Un homme, un peu ton père, un peu ton enfant, un peu toi, un homme en morceaux de mémoire. Entier il ne l’est pas, comme le feu, dans l’instant, mais dans le remous éclaté de sa vie, qu’il contient en amont de ses larges épaules, à la manière d’un barrage. Plus furtif que toi, qui es à toi-même l’oiseau sur la queue duquel l’enfant tente de poser des cristaux de sel, il t’interpelle, t’accueille, te congédie et te rattrape, en glissant ses doigts sous la porte, par l’ourlet de ton manteau ou le revers de ton pantalon, au moment où tu allais t’enfuir dans le mauvais temps.
Cet homme est un livre, j’ai voulu le dire. Mais qu’un livre soit un homme, voilà qui n’arrange pas les choses, surtout quand celui-ci s’affuble d’une identité mélangée.
Qu’importe ! C’est avec lui que tu traites : votre commerce est si ancien…
Vos entretiens sont escarpés. Vous retenez vos souffles et vos souffles se cernent, se mêlent et peuvent se coaguler. Dans ce cas le dégel emporte même la maison.
Il te décourage parfois. Car il ne se prive pas, d’une digression saugrenue à l’autre, de te mener, par le bout du nez, selon son bon plaisir auquel tu es viscéralement acquis. Il te décourage, oui, mais comme il sait remplir, aussi, cet homme, comme un assiette rase, ta vie !
En même temps il t’arrive de le rudoyer. Tu vois si bien les limites de son existence estompée. Il ne peut pas indéfiniment pérorer devant toi sans que ses mots n’avouent, à un moment, leurs lézardes ! Alors ces soirs-là, tu en profites. Tu te défoules sur un inoffensif taureau. Je crois même, qu’au terme de ces ripailles mystiques, tu te roules en boule avec lui et que le sommeil vous prend avant la consommation d’un plaisir trop exquis…
La Demoiselle
— Ça avait commencé par un bon gueuleton pour inaugurer la Honda 750 Four. On se donna bien du plaisir à gagner l’auberge des Falaises, à passer les lacets en embuscades qui y conduisent, tout en haut. Dans les absides que fait la roche la machine disait la messe, faisait son dimanche à elle seule. Elle se penchait, elle se relevait, ah elle ne manquait pas de piété, elle n’était pas avare de génuflexions pour aller vers le bon dieu ! D’ailleurs on y était presque, chez le bon dieu, et celui qui était à l’arrière, le garçon, savait que le compte y était, que ce soir, à minuit, la messe serait vraiment dite. Sous le cuir il prenait les seins de la demoiselle à pleines mains. Il descendait par le ventre entre les cuisses écartées par la bosse du réservoir, il encastrait son membre entre les fesses de la belle qui riait et criait. Quand ils arrivèrent au dernier tournant et que la ligne droite du Causse s’ouvrit devant eux, elle mit la poignée dans le coin et le rugissement du moteur les laissa un moment silencieux. Au virage suivant ce fut une vague qui retombe avec fracas. La moto s’engagea dans un chemin creux.
Au bord d’une pelouse d’herbe fine gazouillait un ruisseau. Te voici nu comme une asperge, gaillard. Elle l’allongeait sur l’herbe fine. Asperge ou radis noir ? Il se relevait. Noir ? Rose, plutôt, non ? Elle le repoussait dans l’herbe, s’agenouillait au-dessus de sa tête, et lui faisait boire, sous la mousse, une gorgée de bière.
Plus haut dans les bruyères, se tenait un citoyen qui passait le temps à sa façon, une façon que ne peuvent pas comprendre les citoyens qui ne vivent pas à la campagne et n’y viennent que pour faire bamboche d’illusions publicitaires. Planqué derrière sa chèvre de chevet Myosotis, il zyeutait, le citoyen.
L’auberge des Falaises était connue dans la région pour qu’on y mange et boive à satiété, sans que cela coûte plus cher. Tous les dimanches le hameau était congestionné par l’afflux des voitures et la salle collectionnait des tronches de paysans entre ange et démon, illustrant joyeusement l’éventail des monstruosités dont le temps barbouille les plus ravissants portraits. Tout en se goinfrant la demoiselle prenait des gages, à droite, à gauche, sur l’effet produit par ses charmes. Elle n’était pas la dernière à savoir donner aux rapports tarifés un vrai air d’innocence, une alléchante saveur — aimait-elle à dire — de produits dérivés. Avec elle on ne savait pas trop ce pour quoi on payait, ni même quel était le vrai profit, c’était variable, complexe, il y avait là comme un vent de titrisation de l’amour. Bref du nouveau dans l’ancien, la main du marché dans la main de ma sœur, en somme. Le passager de la moto savait tout ça.
Il savait qu’avec la demoiselle, ça durait ce que ça durait. Qu’il en était au début. Et que pour la suite, d’après ce qu’il avait pu comprendre lors de la halte dans le chemin creux, il jouissait d’un certain avantage. Et maintenant il y avait ces regards noirs — si noirs qu’ils faisaient passer des ombres sur son visage — qu’elle promenait à droite et à gauche. Du beau linge dans l’auberge, des garçons de première bourre, très capables, très inspirés quand il le fallait, des mâles à étudier de près, donc. En attendant le poisson était déjà ferré, regards noirs compris.
Ils se goinfrèrent comme quatre. Puis elle se leva avec son verre, alla s’asseoir sur des genoux, soulevant le courroux des matrones, ou bien s’attirant les mignardises de fiancées plus évaporées. Retour au garçon elle l’embrassa sauvagement puis le traîna par les cheveux à travers la salle, tandis que des olà! de corrida saluaient son grand style.
Elle entra violemment dans les virages et continua comme ça jusqu’au plateau. Le ciel était un lustre de cristaux. Elle jeta son cuir. Tu vas me prendre là, fiston. Sur le macadam, tu me fais jouir… vite… Vite!
Quand ils se relevèrent elle dit : ça ne fait rien, je retourne au restau. Il entendit la moto descendre les lacets à bonne allure. Puis plus rien. Quelques instants après il était repris dans son phare. Des baiseurs comme toi, y’en a plus, chéri, y’en aura plus, je te le dis, c’est fini, allez, monte !
Elle repartit tranquillement. Quelques lacets. Les rossignols qui peignent le ciel de leurs désirs grandioses, un brin ridicules. Encore quelques lacets. Comme tout est calme !
Elle cria : Tiens-toi ! Il connaissait le jeu, elle était connue pour y jouer. On freine au dernier moment, le plus tard possible, pour s’arrêter à deux doigts du précipice. À fond de gaz elle abattit toutes les vitesses. Mais au bout de la ligne droite, devant le vide, elle ne freina guère.
Au matin, cent mètre plus bas, le garçon était carbonisé, la demoiselle pendue dans les arbres, les boyaux dévidés.
Comme d’habitude les commentaires furent des mots pour rien. Vol plané ou pas tout le monde se sait logé à la même enseigne, celle du néant. Mais il faut bien dire quelque chose, — n’est-ce pas ? — quand les circonstances l’exigent.
Fourré dans les bruyères avec sa chèvre de chevet Myosotis — mais des fois aussi il l’appelait Violette — le citoyen qui passait le temps à sa façon avait tout vu. Tout vu peut-être pas, la nuit était si noire, en tout cas il avait tout compris. Comprendre c’était sa chose. Comprendre à distance. Ou bien dans l’ombre. Il avait tout compris, il avait donc sa part. Sa part de la disparition, du plongeon au bout de la ligne droite, même si ça faisait partie des choses qui, le lendemain éclateraient au grand jour, feraient parler d’elles en tirant la vérité à hue et à dia. De ça il ne se mêlerait pas. D’abord parce que c’était au-dessus de ses forces. Parler, il avait essayé. Il avait vu le résultat. Alors il ne parlait plus. Si, quand même à ses bêtes, Myosotis ici, Violette là-bas. Et si tout le monde savait qu’il ne parlait plus, et que ça ne manquait pas de faire parler, c’était une occupation qu’il laissait aux autres.
Sa vraie part dans ce drame, ce qu’il en avait compris comme s’il le vivait dans une autre part de lui-même, c’étaient les cris, les cris qui montaient vers le ciel, du fond de l’abîme des Falaises. Il n’y avait pas si longtemps qu’il s’était connu lui aussi en étalon de service scotché sur le tan-sad de la demoiselle. En écoutant ces hurlements à la mort, il se félicitait d’avoir choisi le silence, ça lui donnait une force merveilleuse. Et plus la demoiselle hurlait, plus ses hurlements pavaient de marbre son silence.
Du moins c’est ainsi qu’il l’éprouva jusqu’à l’aube, bien après que tout se fut tu et que commencèrent à remonter par les lacets de la route, les secours, la police, les voisins. Dès lors il n’y avait plus pour lui qu’une chose à faire : passer le champ de bruyères, le bois de bouleau qui suivait, et rejoindre une dépression au fond de laquelle s’étalait une mare à papyrus. Le ciel en parfaite coupole lui ferait une idéale compagnie. Sur ce sein, la nuit fleuri d’étoiles, le jour rayonnant d’une chaleur fauve, il entreprit de dessiner les contours de la demoiselle. De sa main tendue il appuyait fort sur le ciel (le sein) pour que le trait s’y imprime. Au début ça ne marchait pas trop, mais avec de la patience ça marquait aussi bien que du crayon sur du papier. En fait c’était toute une affaire. Il lui fallait loucher, se frotter les yeux, accommoder son regard de travers, fermer aussi les yeux pour regarder le soleil en face, et puis faire travailler sa mémoire. De la mémoire il n’en avait pas beaucoup. Mais depuis qu’il ne parlait plus, sa mémoire, à défaut de faire des progrès, s’était faite arrangeante. Pour compenser ses faiblesses à remplir l’image, elle s’autorisait le hors-champ. Autrement dit à combler les trous par des emprunts sans vergogne à son imagination, qui, elle, débordait. Ça lui était bien utile pour peindre sur le ciel les contours de la disparue qu’il avait tenue naguère dans ses bras.
Il alla au bout de la ligne droite. Il se sentait poussé. Mais il ne pensait pas rejoindre par les gouffres la demoiselle dont il avait gravé le portrait sur l’émail du ciel. Son silence le retenait. Son pacte avec le silence. Et quant aux commentaires cachés, ceux qu’on n’avait pas voulu tenir par pudibonderie à propos des amants, lui, le citoyen à sa Violette, il les entendait, portés par l’haleine tantôt brûlante tantôt glacée de la falaise, mêlés à des guenilles d’existence, au goût de cette bière dorée que la demoiselle avait fait mousser sur sa langue. Il ne se lassait pas de les entendre paver de marbre son silence.
Samedi 22 mars 2025
Promenade avec un nuage.
Ce matin tout est couvert de neige / La neige polit les odeurs, parfums, comme du citron passé à l’état de sorbet / Elle givre, elle glace, elle rend craquants / tous les éléments qui, dans la maison, se rangent sur les sentiers accidentés de l’odorat.
« Compte tenu de la concurrence qui s’accentue dans nos établissements d’éducation, il faut craindre que le choix ne se porte sur les virtuoses du par-cœur. Ce sont eux qui, simplifient le plus la tâche des maîtres, qui, eux, baissent constamment. On voit s’élever une race de bûcheurs, des gens qui n’ont jamais le temps de rien. Or, tout type supérieur se reconnaît à ce qu’il a du temps, donc est maître souverain des heures. Placé devant ce dilemme, il préfèrera l’existence de raté à celle des cuistres.»
Ernst Jünger La tour aux Sarrasins.
Vie de l’homme-serpent. Il se passe de membres.
«Tandis que Gustav regagnait sa ferme pour s’occuper de son bétail, je passai encore une journée à la ville, et le soir, alors que Natalia, à quelques kilomètres de là s’installait confortablement dans son lit-cage, j’allai au Kärtner Hamatle pour m’agenouiller aux toilettes devant les hanches dénudées d’un giton. Sa semence sur ma langue se figea en une feuille plate comme une hostie où apparaissaient les traits du fils de Dieu. Quand le garçon eut quitté le réduit, je m’assis sur le couvercle des toilettes, cachai mon visage dans mes mains, et me dis que quinze ans auparavant, vêtu de mon surplis rouge d’enfant de chœur, je m’agenouillais devant le Christ Jésus dans le sein glacé de l’église et éprouvais l’irrésistible envie d’arracher le linge qui lui ceignait la taille.»
Josef Winkler Le serf
Black Dog
BLACK DOG
Chroniques Agd’Khazes
Roman de François Maurin
Éditions Tituli
tituli.fr/
Dans la petite Agd’Khazie la vie ne tient qu’à une image. Une image que mettent à l’épreuve les maîtres de l’ordre et de dieu. Cette image de l’Agd’Khazie est le retable au-dessus de l’autel sur lequel ils célèbrent sous les figures de Jésus-Chien, des fantaisies suffisamment tordues pour paraître présentables, et s’intégrer aux ors faux du retable. À une exception : celle du Bagd’Agd Café tenu par l’extraordinaire Garonne.
Les personnages de Black Dog sont des arbres dont il ne reste que l’écorce, qui se reconstruisent à partir d’elles comme le font les mannequins de Bruno Schulz à partir de chutes d’étoffes et de papiers. En se reconstruisant à leur façon, il déconstruisent l’illusion religieuse ou politique au pouvoir desquelles ils sont les marionnettes.
Telles sont ces Chroniques Agd’Khazes.
« Selon la légende, la mère de Dominique (Dominicus en latin, ce qui signifie celui qui appartient au Seigneur) aurait vu en songe, pendant sa grossesse, un chien tenant une torche allumée dans la gueule, pour éclairer le monde. Ce songe résume la vie du futur saint, avec un jeu de mot en latin sur les futurs dominicains, dominicanes (les chiens du Seigneur) qui ont pour vocation d’« aboyer contre les hérésies » et d’être les chiens du Seigneur surveillant le troupeau de brebis. C’est ainsi que l’iconographie les figure parfois, comme à la chapelle des Espagnols de la basilique Santa Maria Novella de Florence, où les chiens de berger protègent le troupeau du pape. »
Au XIIIe siècle, un blason inspiré de l’habit dominicain, « d’argent chapé de sable », est adopté par le pape dominicain français Innocent V. De même, en 1303-1304, le pape dominicain italien Benoît XI porte un écu simplement coupé des deux couleurs de l’Ordre: le blanc et le noir : en héraldique, « parti d’argent et de sable ».
Au XVIe siècle, le blason d’origine « d’argent chapé de sable » sera surchargé parfois « d’un chien de sable, tenant dans la gueule une torche enflammée » puis de divers meubles : globe, livre, palme, lys, couronne d’or et étoile.
Black Dog, roman de François Maurin. Éditions Tituli. tituli.fr

La sieste
La petite fille est assise sous un pin. L’homme, à sa fenêtre, la fixe depuis longtemps. Il tente de l’appeler.
Il est trois heures de l’après-midi. Un courant d’air évente la maison béante. Adolphe, face au ciel s’étire sur le grand lit.
— Adolphe !
C’est la première fois qu’elle lui parle.
— Quel âge as-tu, petite ?
Elle siffle :
— Je ne suis pas si petite que ça et mon âge ne te regarde pas.
Il eût été trop beau, Adolphe, qu’elle te cédât si vite. Maintenant elle a disparu. L’embrasure de la porte, où son petit corps s’ébouriffait de lumière est un aquarium vide. De nouveau tu t’étales sur le grand lit blanc, face aux gemmes du ciel. On devine que tu touches à cet abandon, à cet oubli extatique que l’on nomme la sieste.
Un peu plus tard la caféine, en excès dans tes veines, te décoche au cœur une minime bourrade. Tu savoures ta torpeur : elle est exquise ! Et chance… au lieu de t’évanouir de nouveau, tu t’installes dans le sein des béatitudes…
Adolphe !
Oh, je pourrais dire que l’empire… Oui, je pourrais dire qu’à l’empire des humeurs personne n’échappe, même pas toi, Adolphe…
Mais déjà tu te lèves pour offrir un nouvel exemple de cette règle tue. Tu vas vers la fenêtre ouverte. Tu exultes entre les gros géraniums.
Tu la cherches des yeux. Tu te serais bien passé de la chercher des yeux. Mais voilà c’était au-dessus de tes forces. Alors tu cherches. Attention ! tu n’as pas l’intention de la voir. Et en même temps tu es tellement étonné, tu as tellement de peine à réaliser que la fenêtre est réellement vide. C’est une violente contrariété qui dévaste ton euphorie.
Tu te faufiles, mon gros, près de la rivière. Tu dis. Tout près et fort tu lui dis… Mais tu t’interromps dès la première syllabe.
Elle est assise sous un pin.
Elle a la tête dure.
Tu aurais mieux fait de rester à ta fenêtre, Adolphe. A regarder les araignées étouffer les mouches. Mieux fait de rester à ta fenêtre que de suivre cette vacharde en herbe.
Les mouches meurent au moins.
Quand tu lui demandes son âge elle préférerait être gobée toute crue que de te l’avouer.
Pourtant, je te le redis, Adolphe, il eût été trop beau qu’elle te cédât si vite.
Et quant à la sieste, personne ne peut dire ce que c’est. On sait qu’on en revient, mais pas comment on y est allé, ni ce qu’on y a fait. Qui pourrait décrire l’état de celui qui fait la sieste ? Toi, ce que tu en sais, c’est que tu y jouis d’un parfait sentiment d’innocence.
Adolphe ! À avoir passé tes vacances dans le vide, à la recherche de l’immobilité, à avoir attendu que le temps veuille bien, pour une fois, enfin s’arrêter, tu te demandes pourquoi cela n’est pas arrivé plus tôt. Puis tu te dis :
— C’est stupide ce regret.
Tu dis encore :
— Un monstre reste anonyme.
Réalises-tu qu’elle a disparu, qu’elle s’est envolée derrière le bois de pins ?
Tu te baisses.
Tu ramasses un ruban rouge.
Le sang afflue à ta tête.
Cristal clivé tournant dans la lumière, tu vois son visage rieur.
Mieux vaudrait, à propos de ce visage, ne pas prononcer le mot de pureté. Mieux vaudrait aller se recoucher, tenter encore d’appeler, face au ciel intense, vide de mots.
Tu te baisses pour ramasser le ruban rouge. Tu veux rentrer dans la maison. Ton visage sourit, cristal clivé tournant dans l’infini de la lumière. Ta grosse face s’écrase sur le seuil. Avant de t’endormir tu as le temps de grommeler, la bouche en sang, la main moite serrée autour du ruban rouge : «Non, non, j’ai eu chaud, c’est tout…»
DELISSE, AU FIL DE LA LECTURE
dans Delisse par Albarracin
sur l’épine blanche
du toit
p.84
lune
dans une cuillère de sable
p.87
nous nous coucherons
dans une petite flûte
p.89
mère triste
elle est porteuse d’îles minces
p.91
je me suis retourné
dans ta bouche
avec tes cuisses
p.93
petite mère du lait
accroche le vent rouge
aux figuiers
p.93
jettera tout le ciel sous son corps
p.95
Réversibilité
D’Haldernablou à Derrière son double
De l’étoile à la fusée céleste :
Ablou : Vois, Haldern, l’étoile file, file comme un hibou le feu aux plumes. De celui qui voit une étoile qui file, tout souhait est réalisé. D’agressif deviens victime, intervertissons les rôles. Haldern, je t’aime.
Haldern : Le souhait se réalise quand avant que s’éteigne la fusée céleste dans le noir la main a dessiné un signe de croix. Ta longue main de caresses est restée dans la mienne. Comparons nos mains. La mienne est plus petite. Aussi large. J’ai une main d’étrangleur.
Haldernablou scène II
«Lorsque l’eau fera corps avec ton image dans l’épaisseur d’un diamant vivant, me dit l’écho du double, je te prendrai pour moi.» Et il disait encore :
«Il convient que nos deux corps soient à l’intérieur de nous. Je veux faire de toi ma PLACE : je veux que nos veines soient un filet où prendre nos ombres…»
Derrière son double Épisode Serpent
Des lampes aux corbeaux :
Ablou : Nous sommes assez forts tous deux pour pouvoir tenter l’ascèse. Ta beauté même devant mes yeux, mes yeux, mes mains et tous mes sens resteront comme des squelettes sous une dalle. — Haussons les lampes en éclats aveuglants. — Voici les cheveux dont j’ai moi-même sur ton cou coupé des boucles folles, voici les bras qui pourraient m’étouffer, que j’ai marbré de mes griffes jalouses ; voici la claire poitrine et les hanches d’androgyne, voici les pieds de fille et les rotules en as de trèfle qui devant moi n’ont jamais plié. Voici le sexe parfait en sa norme comme une panthère endormie. — Jusqu’ici plus que moi tu défies l’ascèse.
Haldernablou scène IV
Philime. — Regarde-toi. J’ai vu ton beau corps s’envoler jusqu’au plafond, retenu au sol par des ailes de corbeaux.
Talamède. — Les corbeaux ne volent pas haut !
Philime. — Ils portent des vitraux dans leurs yeux vitreux !
Talamède. — Comme les vitraux ont l’air beaux lorsque tu les vois sans qu’ils te voient ! Les vitraux ont leurs yeux.
Derrière son double Conversation entre les dormeurs moribonds
De Derrière son double à Haldernablou
Et si Derrière son double était antérieur à Haldernablou ? Les échos du second dégringolant d’un étage au-dessous de ceux du premier ?
Ablou : Adieu. Et par la vis interminable des escaliers parle-moi de palier en palier pour dissiper l’essaim des âmes mortes.
Le Chœur…
Le Chœur passe en ombres dans la lumineuse projection obliquement pendulaire d’un des yeux d’écorché de la tête de mort qui s’ouvre. Phosphorescence des blanches rayures des ailes. Chaque aile, dans la glace, est la fougère d’un thorax aux nervures de côtes crispées.
… le Chœur, sur ce temps retroussé, serait à même de hausser les lampes en éclats aveuglants :
L’éclair allume sa lampe et l’éteint pour rire
Et l’enveloppe de son manteau de souris ;
Car devant Balthazar l’éclair fier vient d’écrire
En lettres de bave aux murailles du ciel gris !
Haldernablou scène III
La lune ombre de sang l’acier de son croissant
Le stupre aux ongles tous deux nous marchons chassant
Devant nous les lampadaires en vol de grues
Par l’horizon tendu de noir des mortes rues.
Haldernablou scène VI
Le Livre de l’Acte passé
Sur les rails de fer roule et râle.
Dormez indéfiniment , ô mains trépassées ;
Vous ne refermerez plus vos dents sépulcrales.
Haldernablou A2 scène VI
Sur les toits perchent des corbeaux monumentaux ;
Les toits sont des cercueils qu’ont cloués des marteaux
Au ciel lunaire.
Haldernablou A.2 scène. VI
On est là dans un Derrière son double, oui, véritablement, avant l’heure, prélude, ou retour vers le futur, voire pile ou face, ou encore vue de dos d’Haldernablou. Je tiens que la poésie, avant comme après, après comme avant, c’est ça ou rien.
Et d’abord pourquoi Haldernablou?
J’ose le dire : parce que Derrière son double de Jean-Pierre Duprey.
Comme d’autres, je m’étais vu tomber derrière ce double comme dans les mailles d’un moi qui m’aurait accompagné depuis l’enfance, sans que je l’ai su.
Comme d’autres… Un tel, qui figura au catalogue des (anciennes) éditions Haldernablou, avait été si violemment saisi par cette lecture, qu’il ne se retint qu’au dernier moment de se jeter par la portière du train.
C’est André Breton qui évoque Haldernablou à propos de Derrière son double. Haldernablou m’était déjà connu mais j’en gardais le souvenir d’un dialogue ostentatoire, joué, mal fardé, bien qu’essentiel. Derrière son double, par sa lumière crue, jetée sur une disposition tout aussi essentielle, dissipa l’étourderie. En lisant Derrière son double, j’entrevis la vraie scène qui se jouait entre Haldern et Ablou.
La scène avec le double, l’autre soi, ou même le soi autre, et parce qu’il est autre et qu’il est manqué, et qu’à le manquer quand on a cru l’approcher, il vous prive de votre soi. L’Aimé ? — appelons-le comme on voudra, est-il jamais si défini ? — on court après lui, après son souvenir, après la disparition de son souvenir, après ces mouvements paniques où se déplient les claquements et les cliquetis des chimères amoureuses. En un mot l’Aimé et l’aimé se font une scène, une scène de ménage.
C’est ainsi, ni plus ni moins, que complètement assuré d’en être définitivement possédé — croyais-je et crois-je encore — j’érigeais cette double image au portail de mon entreprise.
LA NUIT JAUNE
de François Maurin.
Poèmes et proses.
Un maître de l ‘image.
François Leperlier
J’ai pensé en vous lisant à Max Jacob, à Jacques Izoard pour la liberté de ton, la fantaisie stylistique, la précision des images, l’humour léger, la sensualité.
Vos poèmes sont frappants (…) portés par une évidente nécessité et exprimés avec élégance, sans pose, sans afféterie, malgré leur étrangeté.
René de Ceccatty

Un volume 15×21, 135 pages
Date de publication : hiver 2024
ISBN 978-2-487492-00-4
9,99€
Extrait : Amilcar de Forcalquier